
Média et Transparence des Élections (extraits) Publié en 1998 par les Éditions Démocraties Africaines – Institut Africain pour la Démocratie (IAD), Dakar, Sénégal.
1. Responsabilité et neutralité du journaliste par Mame Less Camara, Directeur général de la radio Walf FM, pp. 27-33
L’accès aux médias a toujours fait l’objet de controverse entre le pouvoir et l’opposition. Cette controverse remonte à l’époque du monopole de l’audiovisuel par la RTS (Radio Télévision Sénégalaise). On se souvient encore de la retransmission en direct des congrès du parti socialiste (PS) où le programme ordinaire était abandonné, réseaux radiophoniques synchronisés, les stations régionales diffusaient en même temps et en temps réel le déroulement des assises. L’unique quotidien qui existait "Le Soleil" fonctionnait selon la même doctrine de soutien inconditionnel au gouvernement. De même, la confusion était entretenue entre l’État, le gouvernement et le parti au pouvoir. Et l’on assistait en période électorale à un exercice difficile de la part de ces médias qui s’essayaient à un recentrage d’urgence pour se situer à équidistance des différents partis en lice. Mais une telle démarche n’emporta guère la conviction des formations de l’opposition habituées à un traitement marginal de la part des médias qui les ont toujours assez peu considérés voire maltraités.
D’ailleurs, dès le soir des élections, les premières tendances étaient publiées en direct depuis le Ministère de l’intérieur et les médias d’État reprenaient leur position initiale en créant parfois l’incident.
Et c’est ainsi qu’en février 1998, la soirée électorale organisée sur les antennes de la télévision nationale sous prétexte de débat entre journalistes sur les premiers résultats a donné lieu à un déchainement contre certains leaders de l’opposition candidats à l’élection présidentielle.
Ces derniers (leaders de l’opposition) avaient été durement attaqué par le candidat sortant (Abdou Diouf) qui les avait menacé de représailles et traité de bandits de grands chemins. Ces propos ont été repris par des journalistes de médias d’État ou d’organismes satellites du gouvernement alors que rien ne les y obligeait professionnellement.
Ces commentaires ont été sans nul doute, l’un des facteurs aggravants des émeutes qui ont éclaté le lendemain. [...]
Pour faire face à cet état des choses, partis politiques et autorités ont mis en place un système qui devrait assurer la neutralité du journaliste pendant les périodes électorales. Le schéma suivi mérite attention car c’est ce qui est proposé aux radios privées par le haut conseil de l’audiovisuel (HCA).
Donc la couverture de chaque parti politique ou de chaque candidat est assuré par une équipe de production dont un journaliste.
Mais le travail du journaliste est réduit à néant. En effet, le journaliste n’a pas le droit de faire des commentaires. Il ne choisit pas le passage du meeting ou du leader politique qui indiquent aux journalistes ceux qu’ils veulent entendre à la radio et voir à la télévision.
En dehors de cette fonction d’exécution de la volonté du parti ou candidat dont il assure en théorie la couverture, le journaliste n’a aucune prérogative même lorsqu’il se trouve être le témoin d’évènements graves en rapport avec le déroulement de la campagne.
En fait, le système mis en place à l’usage de la presse d’État et qu’on veut élargie en matière de couverture audiovisuelle à l’ensemble des secteurs notamment les radios privées est un système de neutralisation des journalistes et non pas leur neutralité. Il a été conçu dans le contexte des relations de suspicion entre une presse contrôlée par un pouvoir qui aspire à sa reconduction et une opposition qui considère les médias d’État comme hostiles.
Le premier point auquel il convient de s’attaquer concerne l’adoption par les médias de position conflictuelle par rapport à l’une quelconque des différentes forces politiques en compétition pour les élections.
La neutralité commence par la distance professionnelle [...] mentale mais aussi simplement physique. [...]
Chaque organe s’emploie autant que possible à mettre un reporter derrière chaque candidat ou chaque parti. Les organes qui le peuvent mettent à la disposition de leurs envoyés les moyens financiers qui leur assurent une totale autonomie pendant toute la durée de la campagne.
Mais tout le monde n’est pas dans les mêmes dispositions. Il arrive fréquemment que le journaliste soit totalement pris en charge par le parti ou le candidat dont il assure la couverture de la campagne. Ce [journaliste] est bien entendu fragilisé par cette prise en charge et l’objectivité de son travail pourrait s’en ressentir.
Fait-il souligner les cas où le journaliste est un otage volontaire parce que victime de sa cupidité. En effet, il est fréquent que par l’épargne facile le journaliste décide de lui-même de garder l’argent de sa rédaction et de se placer sous la dépendance d’un groupe politique. Cette forme de dépendance pose la question de la capacité des organes de presse à se doter des moyens financiers équivalent à leur vocation médiatique. Sans un minimum d’autonomie, il n’est pas possible d’assurer un traitement équitable de l’information. [...]
Un autre aspect de la question qu’il faut aussi relever c’est la configuration de la presse privée qui est loin d’être homogène. Il y a des journaux qui cultivent une certaine neutralité et un attachement aux principes de déontologie qui régissent les métiers de l’information qui ne sont pas organiquement ou amicalement liés à des intérêts politiques mais il y a dans cette presse des journaux qui n’apparaissent ou ne réapparaissent qu’en période d’élection lorsque l’offre publique d’achat de lignes rédactionnelles est la plus florissante. Il ne s’agit pas de journaux appartenant à des partis politiques dont ils seraient les organes centraux mais de publications à durée de vie limitée que l’on édite le temps de disposer d’un support pendant la période de la campagne électorale. C’est donc un microcosme assez composite qui se met en place pour assurer la couverture de la campagne électorale et tout le monde n’est pas neutre dans cette affaire.
L’apport de la presse au stade du déroulement du scrutin concerne aussi la vitesse à laquelle les résultats des bureaux de vote sont portés à la connaissance des citoyens. La RTS (Radio Télévision Sénégalaise) et sud FM ont accompli ce travail avec professionnalisme lors des élections locales de novembre 1996. Ce n’était [...] pas la première tentative de la RTS. En effet, lors des élections législatives de mai 1993, il y a eu une première tentative de la part de la rédaction du journal parlé qui était frustrée d’avoir été totalement mis très à l’écart de la couverture de la campagne électorale.
De même, le Haut Conseil de l’Audiovisuel (HCA) qui refuse d’entretenir avec le gouvernement le débat nécessaire sur les moyens de sa mission veut réduire le champ médiatique à ce qu’il peut contrôler. On nie la diversité, on instaure le monolithisme non pas au fond par caractère autoritaire mais parce qu’on n’a pas les moyens de mettre sur place un dispositif de surveillance qui permet d’écouter et d’apprécier une dizaine peut être de radios.
Il est actuellement beaucoup question comme à la veille de chaque scrutin de voir des craintes formulées quant à la sincérité des chiffres définitifs. L’apport des radios est dans ce cas inestimable car il est connu que plus le temps est long dans l’acheminement des bureaux de vote, plus les opportunités s’offrent de falsifier ces résultats. La diffusion des résultats des bureaux de vote en temps réel est de nature à tempérer les tentatives de manipulation. On ne peut pas parler de décompte parallèle mais cet exercice peut y contribuer de manière décisive.
[...] l’expansion de la presse écrite durant les périodes électorales ne fait qu’ajouter à la confusion et rendre encore plus insupportables les graves déficits humains et logistiques dont souffre cette institution.
En fait, c’est la confection des autorités de différentes structures chargées d’une manière ou d’une autre de mission de surveillance des médias qui est à organiser afin que les journalistes accomplissent leur travail dans une plus grande transparence. [...]
Note : Le média Walfadjiri (l’aurore) était alors un média de l’opposition composé d’un journal écrit, d’une radio. Il possède maintenant aussi une chaîne de télévision.
2. Analyse du contenu : Écoute critique des éléments sonores sur la couvertures des élections de novembre 1996. de Moustapha Guèye, enseignant au CESTI (Centre de formation au journalisme, Université Cheikh Anta Diop, Dakar), pp.73-83.
[...] les élections locales de novembre 1996 [...] ont eu lieu au moment où le Sénégal venait de franchir un nouveau pas dans le domaine du pluralisme. A côté de la RTS, d’AFRICA N°1 et de RFI, deux stations de radios privées avaient déjà commencée à leur tout à émettre en FM. Il s’agit par ordre de création de SUD et de DOUNYA FM. A cet égard, il est important de signaler que ce sont les premières élections qui sont couvertes en même temps que la RTS, par une radio privée en particulier SUD FM, l’intervention de DOUNYA FM ayant été beaucoup moins significative.
Encore faut-il rappeler toujours dans le contexte socio-politique le rôle primordial que joue la radio parmi les moyens de communication de masse, dans notre pays. Par la facilité de son accès, par l’importance de l’auditoire qu’elle réunit autour d’elle composée essentiellement par les exclus de la presse écrite et de la TV. Pour contourner cette exclusion, nous disons que l’utilisation des langues nationales permet de contourner les obstacles liés à l’analphabétisme, cela par rapport à la presse écrite. Et on n’y retrouve pas, pour ce qui est de la TV, les lourdes exigences techniques et financières qui vont jusqu’à la détention du poste récepteur. C’est dire tout la portée que peut avoir la radio dans l’information du grand public [...]. Cela devient [...] un média stratégique.
[...] Il apparaît que les reportages en direct sont les formats les plus appropriés pour assurer la transparence des élections. SUD FM a réussi à quadriller quasiment tout le territoire national ou presque. Les correspondances nous parvenaient en temps réel de toutes les régions du pays. DAKAR, THIÈS, KAOLOACK, TAMBA, KOLDA, SAINT-LOUIS, et j’en passe. À travers les villes, les informations nous parvenaient à partir des centres et des bureaux de vote.
Parmi les informations qui sont sélectionnées et qui jouent en faveur de la transparence, c’est d’abord le constat du retard dans le démarrage des élections, dans plusieurs centres les multiples irrégularités concernant le défaut ou la qualité douteuse de l’encre, l’absence de bulletins de vote de certains partis de l’opposition [...], l’expulsion des membres de commissions de bureaux de vote, le refus du droit de contrôle à des membres de commissions, etc. Donc si on fait le tour du contenu de ces reportages directs on a une idée de la manière dont la presse a constaté sinon dénoncé auprès de l’opinion l’ensemble des irrégularités qui ont lieu au cours de ces élections. [...]
En cela, le discours médiatique tout en favorisant la visibilité e la fraude était en même temps une espèce d’exploitation de toutes les frustrations qui proviendraient de l’effet de dramatisation et de massification de la fraude. Parce que les médias particulièrement la radio ont un effet de multiplication des faits ou des évènements dont ils rendent compte. [...] toutes les correspondances qui se suivent ne font [...] que dénoncer des irrégularités, les retards dans le démarrage du scrutin, etc. donc des dysfonctionnements. Cette manière continue de dénoncer pouvait dans une certaine mesure provoquer au niveau de l’opinion une tendance à une explosion ou des contestations manifestes.
Et [...] dans le sens de la régulation, et c’est aussi important, c’est la portée que l’on pourrait donner au communiqué puis à l’intervention du Ministre de l’intérieur. Reconnaissant les imperfections de l’organisation comme toute œuvre humaine, [...] il annonçait la reprise des élections dans les bureaux de vote ou les élections ont été manifestement ou profondément perturbées. En même temps que les dysfonctionnements étaient dénoncés, le discours médiatique était porteur de conciliation ou de gestion de crise ou de conflits dans une certaine mesure.
De même, la diffusion par la radio des résultats au fur et à mesure qu’ils étaient affichés devant les bureaux de vote, cela déjà prouvait une garantie contre toute manipulation par rapport à la publication officielle. En cela, la radio a constitué un moyen de prévenir l’opinion contre la surprise brutale qu’aurait engendré un trucage des élections en catimini. La radio aura donc été une instance de gestion des frustrations et de prévention des crises post-électorales. [...]
[...] nous terminons avec l’étude de l’impact du discours sur la réalité politique et sociale. [...] Ce que l’on constat c’est que premièrement les médias apparaissent comme un « big brother » capable de dissuader les éventuels fraudeurs qui auront toujours un regard rivé sur eux où qu’ils se trouvent. Deuxièmement on constate après les élections la création d’un organe de contrôlé. Je ne dis pas que c’est dû aux discours médiatiques mais ils y ont contribué. Également il y a la création entre les partis politiques d’un front de lutte anti-fraude. Et enfin, la question que je me pose toujours c’est que les médias en diffusant ou en tout cas en dénonçant toutes ces fraudes en masse que l’on a pu constater, est ce qu’ils auraient créer une psychose de la fraude aux partis politiques ? Quelle serait l’unique explication de leur future défaire en matière d’élection ?


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